ITALIE // ROME // CIRCUS MAXIMUS
Je veux une femme qui ne ressemble pas à un petit garçon. Et un homme avec des épaules de tigre. C’est dit.
Et si je dis ça, c’est pour une raison très simple : je suis une femme déjà et un tigre, c’est prouvé.
Pour vous le démontrer, je peux vous raconter cette histoire, qui remonte à quelques années. Adolescente, je traînais tous les étés autour des chapiteaux des cirques de bord de mer. Vous savez, de ceux qui partent en vacances le long des côtes d’azur ou de gris de Bretagne. Pour amuser les enfants des touristes en shorts et chaussettes hautes. J’avais quinze ans et des facultés exceptionnelles à m’enrouler autour d’une corde, me ligoter les membres menus dans une longue liane recouverte de satin rouge. Et je m’entraînais en douce, quand les clowns et les dompteurs de chihuahuas dormaient à roulottes fermées. Ils ont fini par me repérer, par m’embaucher. Pendant trois ans, j’ai sillonné les stations balnéaires, du sable toujours coincé entre les orteils.
Un soir, c’était en Méditerranée je crois, je ne suis plus très sûre, il y a eu une représentation vraiment réussie, et tout en même temps un peu particulière. Juste avant mon show, il y avait la cage aux tigres : un monsieur en haut-de-forme et plastron, un fouet et des félins qui sautent sur des promontoires. Vous voyez ? Tout c’est bien passé, ils ont changé le plateau, remballé les Bengales dans leur enclôt. Et ça a été mon tour : ce soir-là j’inaugurais une nouvelle figure. Sur le mât chinois, je n’étais plus accrochée que par la plante des pieds, à tourner autour, en poupée derviche. Les gens applaudissaient, alors que je devenais invisible dans la vitesse, les lignes roses de mon corps et c’est tout. Jusqu’à arriver au sol, debout, les bras levés. Mais tout d’un coup, j’ai senti une présence derrière moi et les spectateurs se sont mis à hurler. Je me suis retournée, juste le temps de voir un des tigres, échappé, bondir sur moi, gueule ouverte et griffes sorties. Il m’a fait tomber, j’ai senti la peau de mon épaule se déchirer.
Nous étions face à face, je sentais son haleine de félin carnassier dans mes narines, son souffle sur mes yeux, que j’ai maintenus ouverts jusqu’au bout. Pupilles à pupilles, je lui ai souri. Il a fait claquer ses mâchoires, ses poils se sont hérissés et il a poussé un feulement rauque. Je lui ai souri encore, l’épaule engluée dans le sable. Déchirée. Alors l’animal s’est reculé, très lentement, il a fait passer ses pattes, l’une après l’autre, par-dessus mon corps. Il s’est couché près de moi et a léché les plaies qu’il m’avait lui-même infligées.
Je vous l’avais bien dit, je suis une femme tigre. Et cette nuit-là, un peu de rouge, aussi rouge que le satin de la corde, aussi rouge que mon épaule, a aussi tâché ma culotte délavée de femme maintenant.
Ce qu’il fallait démontrer.


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