Une adresse, une image de cette adresse. Et une histoire qui n'y a jamais eu lieu.

ALLEMAGNE // WITTENBERGE // ELBSTRAßE

 

On nous avait promis un si brillant avenir. Tout a changé c’est sûr, nous sommes devenus un monde d’orphelins, de membres atrophiés, d’handicapés, pas tristes mais aveugles. Projetés comme des comètes dans un univers nouveau, nous avons fait des pâtés de sable, pour les détruire ensuite, et reconstruire quelque chose qui n’a pas encore trouvé de forme.

Aujourd’hui, je me souviens, nous nous en souvenons pour la plupart. Nous grattons de nos ongles dans nos ventres pour déterrer les restes de nos parents, leurs os qui saillent de part en part de nos corps. Encore. Et puis ensuite ? Et puis quoi ensuite ? Qu’adviendra-t-il quand personne ne saura plus ? 

Mais le monde à venir ressemble de beaucoup au précédent, ceux qui vont nous suivre, déjà, ne seront plus des orphelins, plus que des semi-orphelins tout du moins, sûrement encore habités par la Chute. Ceux d’après ne pourront plus la nommer, ne mettront plus de mots sur cette révolution interne. Ceux d’encore après, je ne sais pas. Et je ne veux pas le savoir. J’abandonne la mémoire, j’abandonne ce si brillant avenir de même. Je m’en vais construire un château de sable qui m’appartienne.

Mais avant cela, rentrons à la maison. L’hiver est là, de mon souffle sort une fumée blanche. 

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ALLEMAGNE // WITTENBERGE // ELBSTRAßE


 
On nous avait promis un si brillant avenir. Tout a changé c’est sûr, nous sommes devenus un monde d’orphelins, de membres atrophiés, d’handicapés, pas tristes mais aveugles. Projetés comme des comètes dans un univers nouveau, nous avons fait des pâtés de sable, pour les détruire ensuite, et reconstruire quelque chose qui n’a pas encore trouvé de forme.
Aujourd’hui, je me souviens, nous nous en souvenons pour la plupart. Nous grattons de nos ongles dans nos ventres pour déterrer les restes de nos parents, leurs os qui saillent de part en part de nos corps. Encore. Et puis ensuite ? Et puis quoi ensuite ? Qu’adviendra-t-il quand personne ne saura plus ? 
Mais le monde à venir ressemble de beaucoup au précédent, ceux qui vont nous suivre, déjà, ne seront plus des orphelins, plus que des semi-orphelins tout du moins, sûrement encore habités par la Chute. Ceux d’après ne pourront plus la nommer, ne mettront plus de mots sur cette révolution interne. Ceux d’encore après, je ne sais pas. Et je ne veux pas le savoir. J’abandonne la mémoire, j’abandonne ce si brillant avenir de même. Je m’en vais construire un château de sable qui m’appartienne.
Mais avant cela, rentrons à la maison. L’hiver est là, de mon souffle sort une fumée blanche. 

ALLEMAGNE // WITTENBERGE // DELPHINBAD 


Il fallait que je vous montre ça. Ça a l’air de ce que ça a l’air d’être : un cygne mort, qui commence tranquillement à pourrir. Les vers ont déjà dû attaquer la chair, peut-être même la moelle. Ça ne doit plus sentir mauvais depuis longtemps, mais le vent ici de toute façon chasse les odeurs répugnantes. 

Je n’ai jamais vu les corps, c’est la seule chose qui manque à mon récit. Je serai un Vieux dans un an, dans un an j’aurai l’âge de ceux qui sont partis, qu’on a emmené. Une purge éclatante pour que la jeunesse puisse respirer à nouveau, une taille nécessaire pour que nous puissions continuer à nous développer sans anomalie. Mais aujourd’hui je ne veux pas vous raconter ça, je ne veux pas remettre mon manteau de narrateur. Je veux laisser pourrir ma mémoire comme un cygne. Je ne veux plus voir les Petits à ma porte me regarder de leurs yeux comme échappés : Raconte moi encore, comment c’était avant. J’ai parlé, inlassablement, décrit les caches dans les caves, les trahisons, les dénonciations, les cris de bébés pas encore sevrés, les peluches que les Vieux gardaient en souvenir, accrochés dans leurs mains qui ne tenaient aucune valise. Ils ont débarrassés les appartements de toutes traces, toutes lettres. Les Petits ont oublié ce que cela signifiait les dimanche soirs en famille. 

Et voilà que cela recommence, me voilà qui fait revivre le cygne, qui chasse la puanteur de la main pour que le passé ait encore son odeur intact. Alors qu’aujourd’hui je suis venu l’enterrer. J’ai joué mon rôle, j’ai tout dit à Maï, elle a tout retenu, elle pourra tout réciter. Moi je vais prendre ma pelle et enterrer mes souvenirs, avant que les charançons ne me bouffent le cerveau tout entier. Et m’empêchent de quitter Wittenberge. 

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ALLEMAGNE // WITTENBERGE // DELPHINBAD 

Il fallait que je vous montre ça. Ça a l’air de ce que ça a l’air d’être : un cygne mort, qui commence tranquillement à pourrir. Les vers ont déjà dû attaquer la chair, peut-être même la moelle. Ça ne doit plus sentir mauvais depuis longtemps, mais le vent ici de toute façon chasse les odeurs répugnantes. 
Je n’ai jamais vu les corps, c’est la seule chose qui manque à mon récit. Je serai un Vieux dans un an, dans un an j’aurai l’âge de ceux qui sont partis, qu’on a emmené. Une purge éclatante pour que la jeunesse puisse respirer à nouveau, une taille nécessaire pour que nous puissions continuer à nous développer sans anomalie. Mais aujourd’hui je ne veux pas vous raconter ça, je ne veux pas remettre mon manteau de narrateur. Je veux laisser pourrir ma mémoire comme un cygne. Je ne veux plus voir les Petits à ma porte me regarder de leurs yeux comme échappés : Raconte moi encore, comment c’était avant. J’ai parlé, inlassablement, décrit les caches dans les caves, les trahisons, les dénonciations, les cris de bébés pas encore sevrés, les peluches que les Vieux gardaient en souvenir, accrochés dans leurs mains qui ne tenaient aucune valise. Ils ont débarrassés les appartements de toutes traces, toutes lettres. Les Petits ont oublié ce que cela signifiait les dimanche soirs en famille. 
Et voilà que cela recommence, me voilà qui fait revivre le cygne, qui chasse la puanteur de la main pour que le passé ait encore son odeur intact. Alors qu’aujourd’hui je suis venu l’enterrer. J’ai joué mon rôle, j’ai tout dit à Maï, elle a tout retenu, elle pourra tout réciter. Moi je vais prendre ma pelle et enterrer mes souvenirs, avant que les charançons ne me bouffent le cerveau tout entier. Et m’empêchent de quitter Wittenberge. 

ALLEMAGNE // WITTENBERGE // PARKSTRAßE


Ça commence toujours par une vague. La mer est claire, parce que le sable l’est aussi et que le vent ne souffle pas sur cette plage où il fait toujours chaud. Et puis soudain une vague donc, sans vent, donc avec pas de raison. Mon corps fluet va vers elle et je suis engouffrée entière. 

Je sais pas comment je peux rêver de ça, j’ai jamais vu ça nulle part, c’est Joao qui a du m’expliquer le concept des vagues et du vent. Elle a dit aussi, écris le ton rêve il paraît que ça sert à quelque chose. Donc le voilà.

Ça commence donc avec une vague et mes jambes mon ventre mes seins (le tout, tout nu), mon visage (toujours nu) qui s’y enfoncent. Je nage, mes bras agitent l’eau tiède. J’ouvre les yeux sous la mer vide de quoi que ce soit. Je m’éloigne de la plage, je refais surface et mes membres à la fois se durcissent et s’ondulent, enrobés dans leurs muscles bandés. Le soleil me brûle le haut du dos, les épaules et mes fesses quand elles surgissent. Je nage encore, loin, jusqu’à avoir l’impression que l’eau est partout autour de moi. Et puis soudain un frôlement, une peau râpeuse contre mon mollet. Mon pied sursaute mais la sensation revient sur l’autre jambe. L’animal tourne sous moi en cercles de plus en plus resserrés, concentriques comme les camps où les Vieux ont paraît-il été enfermés. 

Ils les ont tous crevés à petits feux, tous nos parents. Un monde d’orphelins, d’enfants sans plus personne, voilà ce qu’on est. Mais je ne vais pas gémir faut que je raconte mon rêve.

Le requin me mange les jambes et il le fait d’un coup d’un seul les deux mon capitaine levez les voiles. Je hurle ça fait mal et pas du tout en même temps, une brûlure qui s’éteint comme une plaie oubliée. Je ne sais pas ce qui fait mal, je ne sens pas mes membres absents puisqu’ils sont absents. Et je ne hurle pas parce que mes jolies jambes fluettes ne sont plus là, je hurle à cause du rouge et parce que je suis sûre d’une chose, c’est que ce requin et bien c’est ma mère. 

C’est bizarre parce que je suis une Petite, de celles qui ne sont même pas censées connaître le mot maman. Mais aujourd’hui je ne me tracasse pas trop sur ça parce qu’à mon réveil, même si l’hiver est encore là, une sorte de drôle de saison qui n’en finit jamais, il y a de la neige dehors. Et c’est ma première fois. Maria Joao m’avait promis qu’un jour je la verrais.

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ALLEMAGNE // WITTENBERGE // PARKSTRAßE


Ça commence toujours par une vague. La mer est claire, parce que le sable l’est aussi et que le vent ne souffle pas sur cette plage où il fait toujours chaud. Et puis soudain une vague donc, sans vent, donc avec pas de raison. Mon corps fluet va vers elle et je suis engouffrée entière. 
Je sais pas comment je peux rêver de ça, j’ai jamais vu ça nulle part, c’est Joao qui a du m’expliquer le concept des vagues et du vent. Elle a dit aussi, écris le ton rêve il paraît que ça sert à quelque chose. Donc le voilà.
Ça commence donc avec une vague et mes jambes mon ventre mes seins (le tout, tout nu), mon visage (toujours nu) qui s’y enfoncent. Je nage, mes bras agitent l’eau tiède. J’ouvre les yeux sous la mer vide de quoi que ce soit. Je m’éloigne de la plage, je refais surface et mes membres à la fois se durcissent et s’ondulent, enrobés dans leurs muscles bandés. Le soleil me brûle le haut du dos, les épaules et mes fesses quand elles surgissent. Je nage encore, loin, jusqu’à avoir l’impression que l’eau est partout autour de moi. Et puis soudain un frôlement, une peau râpeuse contre mon mollet. Mon pied sursaute mais la sensation revient sur l’autre jambe. L’animal tourne sous moi en cercles de plus en plus resserrés, concentriques comme les camps où les Vieux ont paraît-il été enfermés. 
Ils les ont tous crevés à petits feux, tous nos parents. Un monde d’orphelins, d’enfants sans plus personne, voilà ce qu’on est. Mais je ne vais pas gémir faut que je raconte mon rêve.
Le requin me mange les jambes et il le fait d’un coup d’un seul les deux mon capitaine levez les voiles. Je hurle ça fait mal et pas du tout en même temps, une brûlure qui s’éteint comme une plaie oubliée. Je ne sais pas ce qui fait mal, je ne sens pas mes membres absents puisqu’ils sont absents. Et je ne hurle pas parce que mes jolies jambes fluettes ne sont plus là, je hurle à cause du rouge et parce que je suis sûre d’une chose, c’est que ce requin et bien c’est ma mère. 
C’est bizarre parce que je suis une Petite, de celles qui ne sont même pas censées connaître le mot maman. Mais aujourd’hui je ne me tracasse pas trop sur ça parce qu’à mon réveil, même si l’hiver est encore là, une sorte de drôle de saison qui n’en finit jamais, il y a de la neige dehors. Et c’est ma première fois. Maria Joao m’avait promis qu’un jour je la verrais.

ALLEMAGNE // WITTENBERGE // KARL MARX STRAßE

 

Elle ne sait pas choisir alors elle laisse les autres le faire pour elle. Ce n’est pas tout à fait vrai, c’est bien elle qui a décidé de venir là, d’accepter ce rendez-vous, de contempler ce lieu inconnu, rempli uniquement de jeunes femmes, de toutes sortes, des grandes, des belles, des timides qui seulement ici parviennent à sortir un peu de leur vie. Elle a décidé parce que tout est toujours comme ça : elle s’est soignée de son anorexie, adolescente, en ne mangeant que de la cuisine de Papouasie-Nouvelle-Guinée et d’Afghanistan. Il y aura toujours quelque chose de neuf à goûter, la course est infinie et un peu triste du coup. Elle ne peut pas s’empêcher d’aller là où on ne la reverra jamais.

Mais ici, entourée du désir de tant de monde, elle plie l’échine, accepte, pourrait se mettre à genoux devant cette femme du samedi soir, rugueuse et aux mains fortes. Comme elle l’a fait devant cet homme du vendredi, qui sent si bon et qui a la peau si douce. On la pousse, les gens l’observent, la questionnent, l’envient un peu tout en n’en attendant pas moins d’elle. Les lumières sont roses et les danseuses sur le podium jolies. Elle ne boit que de l’eau, abandonne les verres qu’on lui offre dans des recoins. Cela sent le parfum et la guerre. Une armée féminine seulement rassemblée pour faire foule au beau milieu de cette ville désertée. Elle ne peut s’empêcher d’y chercher la silhouette de l’homme du vendredi, de se dire qu’il va venir la chercher, comme il dit l’avoir déjà fait. Mais c’est une main rugueuse aux ongles vermillons qui l’attrape et elle en est ravie de même. La possession lui donne des coups de vent au cœur.

Pourtant, au milieu de ce week-end, il y a eu un instant, un moment rien que pour elle, de solitude douce, à contempler du bar cette foule de femmes, à éprouver une immense tendresse pour elles toutes. Et à s’accorder au moins ça, que sa vie lui plaisait vraiment, même si personne y compris elle-même n’y comprenait grand chose. 

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ALLEMAGNE // WITTENBERGE // KARL MARX STRAßE
 
Elle ne sait pas choisir alors elle laisse les autres le faire pour elle. Ce n’est pas tout à fait vrai, c’est bien elle qui a décidé de venir là, d’accepter ce rendez-vous, de contempler ce lieu inconnu, rempli uniquement de jeunes femmes, de toutes sortes, des grandes, des belles, des timides qui seulement ici parviennent à sortir un peu de leur vie. Elle a décidé parce que tout est toujours comme ça : elle s’est soignée de son anorexie, adolescente, en ne mangeant que de la cuisine de Papouasie-Nouvelle-Guinée et d’Afghanistan. Il y aura toujours quelque chose de neuf à goûter, la course est infinie et un peu triste du coup. Elle ne peut pas s’empêcher d’aller là où on ne la reverra jamais.
Mais ici, entourée du désir de tant de monde, elle plie l’échine, accepte, pourrait se mettre à genoux devant cette femme du samedi soir, rugueuse et aux mains fortes. Comme elle l’a fait devant cet homme du vendredi, qui sent si bon et qui a la peau si douce. On la pousse, les gens l’observent, la questionnent, l’envient un peu tout en n’en attendant pas moins d’elle. Les lumières sont roses et les danseuses sur le podium jolies. Elle ne boit que de l’eau, abandonne les verres qu’on lui offre dans des recoins. Cela sent le parfum et la guerre. Une armée féminine seulement rassemblée pour faire foule au beau milieu de cette ville désertée. Elle ne peut s’empêcher d’y chercher la silhouette de l’homme du vendredi, de se dire qu’il va venir la chercher, comme il dit l’avoir déjà fait. Mais c’est une main rugueuse aux ongles vermillons qui l’attrape et elle en est ravie de même. La possession lui donne des coups de vent au cœur. 
Pourtant, au milieu de ce week-end, il y a eu un instant, un moment rien que pour elle, de solitude douce, à contempler du bar cette foule de femmes, à éprouver une immense tendresse pour elles toutes. Et à s’accorder au moins ça, que sa vie lui plaisait vraiment, même si personne y compris elle-même n’y comprenait grand chose. 

ALLEMAGNE // WITTENBERGE // ST HEINRICH KIRCHE

 

Ici c’est chez moi, ça l’a toujours été même si rien n’est plus pareil depuis le Mois. Personne ne pourra me déloger de cet endroit, même pas le vide, même pas les immeubles barricadés, même pas les traces de balles sur les murs où on a fusillé les Vieux.

Mon nom c’est Tigrane, ça signifie le roi d’un peuple : un nom c’est comme une armure, ou alors une ceinture d’explosifs qui vous pètent à la gueule si vous ne faites pas attention. À double tranchant. Mais ça ne change rien, parce qu’il n’y a plus que moi pour le porter, ils ont tué mon père, mon grand-père, mes frères, mes oncles. Et les Vieilles ne sont plus là non plus pour raconter. Alors je garde la ville avec ma mémoire en éclats d’obus. Je sais juste qu’ici c’est chez moi et que personne n’arrivera à me déloger. Je garde les fantômes, je garde les Petits, je garde les femmes qui prennent des formes et qui commencent à ressembler à ma sœur, avant qu’ils ne l’emmènent.

Il ne me reste qu’une image, que je colle près de ma fenêtre : une image miroir, le même paysage, avec dix ans d’écart. Les choses n’ont pas tant que ça changé, de loin. Entre la carte postale et la réalité il faudrait juste ajouter des gens dans les rues. Autrefois, Wittenberge était une ville de fêtes, une ville de gens qui errent la nuit pour chercher des salles des pas perdus, désertes, pour croiser par inadvertance des garçons qui rentrent avec de jolies filles. Aujourd’hui il suffit de sortir en plein jour pour trouver le même calme, le même doute qui plane. La ville est devenue un dilemme amoureux à plein temps, un paradis pour celui qui ne sait pas s’il faut la rappeler et qui cherche du silence pour réfléchir. Vous voyez ? Les gens ne me comprennent pas trop quand je dis ça, généralement parce qu’ils ne se souviennent pas. À croire que personne ne rencontre plus des inconnues parfaites dans des fêtes le samedi. Il n’y a plus de fêtes. C’est pour ça, banalement pour ça.

Mais ici c’est chez moi. Et ce n’est pas chez moi parce que je rêve de revenir à un temps où nous n’étions pas tous orphelins. C’est chez moi parce qu’il y a quelque chose à changer. Et ça va commencer maintenant. 

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ALLEMAGNE // WITTENBERGE // ST HEINRICH KIRCHE
 
Ici c’est chez moi, ça l’a toujours été même si rien n’est plus pareil depuis le Mois. Personne ne pourra me déloger de cet endroit, même pas le vide, même pas les immeubles barricadés, même pas les traces de balles sur les murs où on a fusillé les Vieux. 
Mon nom c’est Tigrane, ça signifie le roi d’un peuple : un nom c’est comme une armure, ou alors une ceinture d’explosifs qui vous pètent à la gueule si vous ne faites pas attention. À double tranchant. Mais ça ne change rien, parce qu’il n’y a plus que moi pour le porter, ils ont tué mon père, mon grand-père, mes frères, mes oncles. Et les Vieilles ne sont plus là non plus pour raconter. Alors je garde la ville avec ma mémoire en éclats d’obus. Je sais juste qu’ici c’est chez moi et que personne n’arrivera à me déloger. Je garde les fantômes, je garde les Petits, je garde les femmes qui prennent des formes et qui commencent à ressembler à ma sœur, avant qu’ils ne l’emmènent.
Il ne me reste qu’une image, que je colle près de ma fenêtre : une image miroir, le même paysage, avec dix ans d’écart. Les choses n’ont pas tant que ça changé, de loin. Entre la carte postale et la réalité il faudrait juste ajouter des gens dans les rues. Autrefois, Wittenberge était une ville de fêtes, une ville de gens qui errent la nuit pour chercher des salles des pas perdus, désertes, pour croiser par inadvertance des garçons qui rentrent avec de jolies filles. Aujourd’hui il suffit de sortir en plein jour pour trouver le même calme, le même doute qui plane. La ville est devenue un dilemme amoureux à plein temps, un paradis pour celui qui ne sait pas s’il faut la rappeler et qui cherche du silence pour réfléchir. Vous voyez ? Les gens ne me comprennent pas trop quand je dis ça, généralement parce qu’ils ne se souviennent pas. À croire que personne ne rencontre plus des inconnues parfaites dans des fêtes le samedi. Il n’y a plus de fêtes. C’est pour ça, banalement pour ça. 
Mais ici c’est chez moi. Et ce n’est pas chez moi parce que je rêve de revenir à un temps où nous n’étions pas tous orphelins. C’est chez moi parce qu’il y a quelque chose à changer. Et ça va commencer maintenant.